Le sport canalise la violence

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À l’occasion de la Coupe du Monde de football qui a eu lieu à Rio di Janeiro, au Brésil en juillet dernier, la revue Famille Chrétienne a publié deux articles sur le sport : “Le sport école d’excellence” et “Le sport canalise la violence”. La revue Famille Chrétienne, créée en 1978, est un magazine à destination de la famille qui propose au rythme hebdomadaire un regard chrétien sur l’actualité. Pour plus de détails s'il vous plaît consulter le site Web: http://www.famillechretienne.fr/

Avec l’autorisation des responsables de la revue nous publions ici l’article: “Le sport canalise la violence”. L’article intitulé  “Le sport école d’excellence” peut être lu en cliquant ici.

 

 

 

 

 

 

«Le sport canalise la violence»

Pour Paul Dietschy, auteur d’Histoire du football, le sport est la meilleure et la pire des choses. Tout dépend de la façon dont on l’utilise.

 

Le fait d’associer le sport à des valeurs positives est-il une nouveauté?

Non, c’est né avec le sport. Le sport, né au XIXe siècle, est la codification de jeux qui existaient auparavant. Le but du football, dans les public schools britanniques, était de réduire la violence des élèves et leur apprendre la morale et la discipline, dans des établissements marqués par les révoltes et les violences entre élèves; les contraindre à une règle, tout en trempant leur corps et en limitant les coups. Parallèlement, la gymnastique moderne, née en même temps, avait pour but de redresser les corps (la droiture physique menant à la droiture morale), et de réparer les conscrits au service militaire.

Quand les sports anglais ont été importés sur le continent, on les a dotés de ces valeurs-là. L’Église catholique a joué un rôle majeur dans ce processus en Europe latine. Toujours avec cette idée que le football est un lieu d’évangélisation et d’apprentissage de règles morales.

Le sport, en soi, n’a aucune valeur, il n’a que celles qu’on lui donne. Le fascisme, le nationalsocialisme, le communisme ont utilisé aussi le sport. Mais, dans tous les cas, cela sert à éduquer, à apprendre la règle, à se dépasser. Depuis les années 80, le sport est appelé à réparer les maux de la société, à resocialiser, à lutter contre le racisme. Le sport est ambivalent. Il peut être le lieu du racisme, des clichés ethniques, mais aussi le lieu de rencontre entre des gens d’origines très diverses. Le football produit de la compréhension comme de l’antagonisme.

Le football est-il vecteur de patriotisme?

Le football est un conservatoire du sentiment patriotique, de l’affichage patriotique. C’est particulièrement vrai en France, où tous les emblèmes patriotiques – drapeau, hymne – sont plutôt du ressort de l’État. Lors des manifestations sportives, surtout de football – notamment en 1998 –, les Français se les réapproprient. C’est surtout dans les stades que l’on entonne spontanément La Marseillaise, qui n’est pas enseignée à l’école, contrairement à d’autres pays où la journée commence par l’hymne national. C’est une manière festive de célébrer la nation, mais aussi d’affirmer son identité. Lors de la Coupe du monde, on a vu des jeunes à double nationalité afficher un autre maillot, algérien, marocain, portugais…

Et le dépassement de soi, l’esprit de compétition?

Le dépassement de soi est tout de même très présent dans la société moderne : dans la publicité, dans l’entreprise… Cela dépasse largement le football et le sport. L’esprit de compétition aussi est très présent, il est encouragé : une partie du système français repose sur des concours, l’enseignement en est très marqué, encourageant la logique individualiste. On apprend moins en France à travailler ensemble qu’à travailler pour soi.

Le sport favorise aussi le respect des règles…

Certes, pour jouer au football, il faut respecter les règles, les lois du jeu fixées par la Fédération internationale de football, la Fifa, que ne connaissent pas tous les spectateurs. Mais il y a une certaine culture du foot qui valorise une certaine tricherie, qui cherche à contourner les règles, simuler les fautes, induire l’arbitre en erreur, ou même gagner grâce à une faute flagrante – rappelez-vous il y a quatre ans la main de Thierry Henry. Certains pays ont une tradition dans ce domaine, notamment dans le sud de l’Europe. Il ne faut pas idéaliser le sport.

… et l’esprit d’équipe.

Dans une équipe d’amateur, ça ne fait pas de doute, on joue pour être avec des amis. Dans le football professionnel, c’est assez différent, en particulier depuis le célèbre arrêt Bosman, qui a ouvert le marché des footballeurs. En 1995, la Cour de Justice européenne aligne le droit des footballeurs sur celui des autres travailleurs, instaurant une liberté totale de circulation des joueurs (dans certains pays, les joueurs dépendaient de leur club s’ils voulaient changer d’équipe). Et le nombre de joueurs étrangers par équipe n’est plus limité.

Une équipe de club peut donc être composée de joueurs non nationaux. Cela s’est vu, en Grande-Bretagne par exemple. Résultat: les équipes se font et se défont très vite. Par ailleurs, la culture des statistiques est apparue, importée des États-Unis. Elles sont établies par joueur : le nombre de passes réussies, de buts, de kilomètres parcourus, etc. En résulte une individualisation de la performance, au détriment du collectif. Certes, les célébrités dans le foot ont toujours existé, mais les médias survalorisent aujourd’hui les «stars» (Beckham, Ibrahimovic, etc.). Donc l’esprit d’équipe a diminué dans le football. Au rugby, il est plus important: si vous êtes individualiste, vous le payez immédiatement, vous êtes plaqué et personne ne vient ne vous aider. Au foot, un individu peut faire la différence. Le grand joueur est celui qui sauve son équipe.

La mondialisation a-t-elle mis fin aux cultures nationales?

Le football international est né à la fin du XIXe siècle, il a commencé à être formalisé par la Fifa en 1904. Il s’est développé autour d’une géographie valorisant l’État nation. La question nationale est au cœur du football international, c’est une des raisons du succès de la Coupe du monde. Même dans des pays tiraillés par des forts régionalismes.

L’Espagne a gagné les derniers grands titres – deux fois l’Euro, la Coupe du monde –, l’équipe étant composée de joueurs castillans, catalans (qui sortent le drapeau catalan à la fin du match), mais malgré tout cette équipe existe. Pareil pour les pays africains: le Nigeria, grand pays du football, est tiraillé par des tensions religieuses, des tensions ethniques… Donc, le côté national fonctionne encore malgré tout dans le sport. Avec une limite: celle du temps sportif. L’émotion nationale sportive est courte : elle dure 90 minutes. C’est une parenthèse, on ne peut la généraliser. En 1998, il y a eu unanimité à propos de l’équipe «black blanc beur»… On a vite déchanté par la suite.

L’arrêt Bosman n’a-t-il pas mis un bémol au côté national du football?

Paradoxalement, non. L’équipe d’Algérie est composée de joueurs ayant la double nationalité. Elle porte, le temps de la compétition, une forme d’identité nationale. Mais l’arrêt a rendu les effectifs des clubs très cosmopolites. Avec le groupe Football research in an enlarged Europe (Free), qui regroupe huit universités européennes, je travaille sur la façon dont le football a contribué à créer une forme d’identité européenne. Il y a des Européens qui soutiennent un club de leur pays et un club d’un autre pays. Ce «supporterisme» transnational est une des grandes nouveautés de ces trente dernières années.

Toutes ces évolutions ont-elles influencé la façon de jouer? Y a-t-il encore des manières de jouer propres à la nationalité, ou y a-t-il un football mondialisé?

Il y a une standardisation des méthodes, les entraîneurs passent d’un pays à l’autre, les joueurs aussi, qui, tous, sont de plus en plus athlétiques. Mais il reste des manières spécifiques de jouer, de passer la balle, de la toucher, de se mouvoir sur un terrain. Les Brésiliens se passent et se repassent la balle, les Anglais jouent plus directement. Dans les clubs anglais, les joueurs étrangers jouent avec le «fighting spirit», l’intensité physique qui est celle du football anglais.

On constate ce phénomène dans la mondialisation en général, qui ne met pas fin aux particularismes régionaux…

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